Le Discours de Ramsay
1730
La noble ardeur que vous montrez, Messieurs, pour entrer dans le très noble
et très illustre Ordre des Francs-Maçons, est une preuve certaine que vous
possédez déjà toutes les qualités nécessaires pour en devenir les membres,
c'est-à-dire: L'HUMANITE, LA MORALE PURE, LE SECRET INVIOLABLE
et le GOUT DES BEAUX ARTS.
Lycurgue, Solon, Numa et tous les législateurs politiques n'ont pu rendre
leur établissement durable, quelques sages qu'étaient leurs Lois, elles n'ont
pu s'étendre dans tous les pays et dans tous les siècles. Comme elles
n'avaient en vues que les victoires et les conquêtes, la violence militaire
et l'élévation d'un Peuple au-dessus d'un autre, elles n'ont pu devenir
universelles, ni convenir au goût, au génie et aux intérêts de toutes les
Nations. La philantropie n'était pas leur base. L'Amour de la Patrie, mal
entendu et poussé à l'excès détruisaient souvent, dans ces républiques
guerrières, l'amour et l'Humanité en général.
Les Hommes ne sont distincts essentiellement par la différence des langues
qu'ils parlent, des habits qu'ils portent, des pays qu'ils occupent, ni des
dignités dont ils sont revêtus.
Le Monde entier n'est qu'une République dont chaque Nation est une famille et
chaque particulier un enfant. C'est pour faire revivre et répandre ces
essentielles maximes, prises dans la nature de l'Homme que notre Société fut
d'abord établie.
Nous voulons réunir tous les Hommes d'un esprit éclairé de moeurs douces et
d'une humeur agréable, non seulement par l'amour des Beaux-Arts, mais encore
plus par les grands principes de vertu, de science et de religion, où
l'intérêt de la Confraternité devient celui du genre humain tout entier, où
toutes les Nations peuvent puiser des connaissances solides et où les sujets
de tous les Royaumes peuvent apprendre à se chérir mutuellement, sans renoncer
à leur Patrie.
Nos encêtres, les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté
dans la Terre Sainte voulurent réunir ainsi dans une seule Confraternité les
particuliers de toutes les Nations.
Quelle obligation n'a-t-on pas à ces Hommes Supérieurs qui, sans intérêt
grossier, sans même écouter l'envie naturelle de dominer, ont imaginé un
établissement dont l'unique but est la réunion des esprits et des coeurs pour
les rendre meilleurs et former dans la suite des temps, une Nation toute
spirituelle, où sans déroger aux divers devoirs que la différence des Etats
exige, on créera un Peuple nouveau, qui, étant composé de plusieurs Nations,
les cimentera toutes en quelque sorte par le lien
de la Vertu et de la Science.
La saine morale est la seconde disposition requise dans notre Société.
Les Ordres religieux furent établis, pour rendre les hommes Chrétiens
parfaits; les Ordres militaires, pour inspirer l'amour de de la vraie gloire,
et l'Ordre des Francs-Maçons pour former des Hommes et des Hommes aimables,
de bons citoyens, de bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles
adorateurs du Dieu de l'Amitié, plus amateurs de la Vertu que des récompenses.
Polliciti servare fidem, sanctumque vereri,
Numen amicitiae, mores, non numera amare.
Ce n'est pas cependant que nous nous bornions aux vertus purement civiles.
Nous avons parmi nous trois espèces de Confrères: des Novices ou des
Apprentis, des Compagnons ou des Profès, des Maîtres ou des Parfaits. On
explique aux premiers les vertus morales, aux seconds les vertus héroïques,
et aux derniers les vertus Chrétiennes, de sorte que notre Institut renforme
toute la philosophie des sentiments et toute la Théologie du Coeur. C'est
pourquoi un de nos vénérables Confrères dit:
Free-Maçons, illustre Grand Maître
Recevez nos premiers transports
Dans mon coeur l'Ordre les fait naître
Heureux si de nobles efforts
Me font mériter votre estime
Et m'élèvent au vrai sublime
A la première vérité
A l'essence pure et divine
de l'âme céleste origine
Source de vie et de clarté.
Comme une philosophie triste, sauvage et misanthrope dégoûte les hommes de
la vertu, nos ancêtres les Croisés voulurent la rendre agréable, d'une joie
pure et d'une gaieté raisonnable.
Nos festins ne sont pas ce que le monde profane et l'ignorant vulgaire
s'imaginent. Tous les vices du coeur et de l'esprit en sont bannis et on a
proscrit l'irréligion et le libertinage, l'incrédulité et la débauche.
Nos repas ressemblent à ces vertueux soupers d'Horace, où l'on pouvait
s'entretenir de tout ce qui pouvait éclairer l'esprit, régler le coeur et
inspirer le goût du vrai, du bon et du beau.
0 noctes coenoeque Deum
Sermo oritur, non de regnis domisbusve aliens
Sed quod magis ad nos
Pertinet et nescire matum est agitamus utrume
Divitits homines an sint virtuti beati;
Quitue ad amicitas usus rectumve trehat nos
Et quoe sit natura boni, summumque quid ejus.
Ici l'amour de tous les désirs se fortifie. Nous bannissons de nos Loges toute
dispute, qui pourrait altérer la tranquilité de l'esprit, la douceur des moeurs,
les sentimes de l'amitié, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans
le retranchement de tous les excès indécens, et de toutes les passions
discordantes.
Ainsi les obligations que l'ordre vous impose sont de protéger vos Confrères
par votre autorité, de les éclairer par vos lumières, de les édifier par vos
vertus, de les secourir dans leurs besoins, de sacrifier tout ressentiment
personnel et de rechercher tout ce qui peut contribuer à la paix et à l'union
de la Société.
Nous avons des secrets, ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées,
qui composent un langage tantôt muet, tantôt très éloquent pour le communiquer
à la plus grande distance et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue
qu'ils soient.
C'étaient des mots de guerre que les Croisés se donnaient les uns aux autres
pour se garantir des surprises des Sarrasins qui se glissaient parmi eux pour
les égorger. Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de quelque
partie de notre science, ou de quelque vertu morale ou de quelque mystère de
la foi. Il est arrivé chez nous ce qui n'est guère arrivé dans aucune autre
Société. Nos Loges ont été établies et sont répandues dans toutes les Nations
policées et cependant parmi une si nombreuse multitude d'hommes, jamais aucun
Confrère n'a trahi nos secrets. Les esprits les plus légers, les plus
indiscrets, les moins instruits à se taire, apprennent à se taire, apprennent
cette grande Science en entrant dans notre Société, tant l'idée de l'union
fraternelle a d'empire sur les esprits.
Ce secret inviolable contribue puissamment à lier les sujets de toutes les
Nations, et à rendre la communication des bienfaits facile et mutuelle entre
nous. Nous en avons plusieurs exemples dans les annales de notre Ordre. Nos
Frères qui voyageaient en divers pays n'ont eu qu'à la faire connaître à nos
Loges pour y être comblés à l'instant de toute sorte de secours, dans le même
temps que des guerres les plus sanglantes d'illustres prisonniers ont trouvé
des Frères où ils ne croyaient trouver que des ennemis.
Si quelqu'un manquait aux promesses solennelles qui nous lient, vous savez,
Messieurs, que les peines que nous lui imposons sont les remords de sa
conscience, la honte de sa perfidie et l'exclusion de notre Société, selon
ces belles paroles d'Horace:
Est et fideli tuta silentia
Merces, vestabo qui cereris sacrum
Vulgaris arcanum sub lisdem
Sit trabibus, fragilemque mecum
Salvat phaselum...
Oui, Messieurs, les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis, d'Isis en Egypte, de
Minerve à Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens et de Diane en Scytie avaient
des rapports avec les nôtres. On y célébrait des mystères où se trouvaient
plusieurs vestiges de l'ancienne Religion de Noé et des Patriaches. Elles
finissaient par des repas et des libations et on n'y connaissait ni
l'intempérance ni les excès où les Païens tombèrent peu à peu. La source de
ces infamies fut l'admission des personnes de l'un et l'autre sexe aux
Assemblées nocturnes contre l'institution primitive. C'est pour prévenir de
tels abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. Nous ne sommes pas
assez injustes pour regarder le sexe comme incapable du secret, mais sa
présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos
moeurs.
La quatrième qualité requise dans notre Ordre est le goût de la Science et
des Arts Libéraux. Ainsi l'Ordre exige de chacun de vous de contribuer par
sa protection, par sa libéralité ou par son travail, à un vaste ouvrage
auquel nulle Académie ne peut suffire parce que toutes ces Sociétés étant
composées d'un très petit nombre d'hommes leur travail ne peut embrasser un
objet aussi étendu.
Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie et ailleurs
exhortent tous les Savants et tous les artisans de la Confraternité de
s'unir pour fournir les matériaux d'un Dictionnaire Universel des Arts
Libéraux et des Sciences utiles, la Théologie et la Politique seules
exceptées. On a déjà commencé l'ouvrage à Londres et par la réunion de nos
Confrères, on pourra le porter à sa perfection dans peu d'années. On y
explique non seulement les mots techniques et leur étymologie, mais on y
donne encore l'histoire de chaque science et de chaque art, leurs principes
et la manière d'y travailler.
Par là, on réunira les lumières de toutes les Nations dans un seul ouvrage
qui sera comme une Bibliothèque universelle de tout ce qu'il y a de grand,
de lumineux, de solide et d'utile dans tous les arts nobles. Cet ouvrage
augmentera dans chaque siècle, selon l'augmentation des lumières et il
répandra partout l'émulation et le goût des belles choses et des choses
utiles.
Le nom de Franc-Maçon ne doit donc pas être pris dans un sens littéral
grossier et matériel, comme si nos instituteurs avaient été de simples
ouvriers en pierre ou des génies purement curieux, qui voulaient
perfectionner les arts. Ils étaient d'habiles architectes qui voulaient
consacrer leurs talents et leurs biens à la construction des temples
extérieurs, mais aussi des principes religieux et guerriers qui voulurent
éclairer, édifier et protéger les temples vivants du Très-Haut; c'est ce
que je vais montrer en vous développant l'histoire ou plutôt le
RENOUVELLEMENT de l'ordre.
Chaque famille, chaque république, chaque empire, dont l'origine est perdue
dans une antiquité obscure, a sa fable et sa vérité et son histoire.
Quelques-uns font remonter notre institution jusqu'au temps de SALOMON,
quelques-uns jusqu'à NOE, et même jusqu'à ENOCH qui bâtit la première ville,
ou jusqu'à ADAM.
Sans prétendre nier ces origines, je passe à des choses moins anciennes.
Voici donc ce que j'ai recueilli dans les antiques Annales de la Grande-
Bretagne, dans les Actes du Parlement Britannique, qui parlent souvent de
nos privilèges et dans la tradition vivante de la Nation Anglaise qui a été
le Centre de notre Confraternité depuis le onzième siècle.
Du temps des Croisades dans la Palestine, plusieurs princes, seigneurs et
citoyens s'associèrent et firent voeu de rétablir le Temple des Chrétiens
dans la Terre Sainte et de s'employer à ramener leur architecture à sa
"Première Institution". Ils convinrent de plusieurs SIGNES ANCIENS et de mots
symboliques, tirés du fond de la Religion, pour se reconnaître entre eux
d'avec les infidèles et les Sarrazins. On ne communiquait ces signes et ces
paroles qu'à ceux qui promettaient solennellement
et, souvent même au pied des autels, de ne jamais les révéler. Cette promesse
sacrée n'était donc pas un serment exécrable comme on le débite, mais un lien
respectable pour unir les Chrétiens de toutes les Nations dans une même
Confraternité.
Quelque temps après, notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. Dès lors, nos Loges portèrent le nom de Loges de
Saint-Jean. Cette union se fit à l'exemple des Israélites lorsqu'ils élevèrent
le second temple. Pendant qu'ils maniaient la tuelle et le mortier d'une main,
ils portaient de l'autre l'épée et le bouclier.
Notre Ordre, par conséquent, ne doit pas être considéré comme un renouvellement
des Bacchanales, mais comme un Ordre moral, fondé de toute antiquité et
renouvelé en terre Sainte par nos Ancêtres, pour rappeler le souvenir des
vérités les plus sublimes au milieu des plaisirs de la Société.
Les Rois, les Princes et les Seigneurs, au retour de la Palestine, dans leurs
Etats, y fondèrent diverses Loges. Du temps des dernières Croisades, on voyait
déjà plusieurs Loges érigées en Allemagne, en Italie, en Espagne et en France
et, de là en Ecosse, à cause de l'étroite alliance des Ecossais avec les
Français.
Jacques Lord STEWARD d'Ecosse était Grand Maître d'une Loge établie à Kilwin,
dans l'Ouest d'Ecosse, en l'an MCCLXXVI peu près la mort d'Alexandre III, roi
d'Ecosse, et un an avant que Jean BALIOL montât sur le trône. Ce Seigneur
reçut les Francs-Maçons dans sa Loge, les Comtes de GLOCESTER et d'ULSTER,
l'un Anglais et l'autre Irlandais.
Peu à peu nos Loges et nos Solennités furent négligées dans la plupart des
lieux. De là vient que tant d'historiens, ceux de la Grande-Bretagne, sont
les seuls qui parlent de notre ordre. Il se conserva néanmoins dans sa
splendeur parmi les Ecossais à qui nos Rois (de France) confièrent pendant
plusieurs siècles, la garde de leurs personnes sacrées.
Après les déplorables travers des Croisades, les dépérissements des Armées
Chrétiennes et le triomphe de Bendoidar, Soudan d'Egypte, pendant la huitième
et dernière Croisade, le Grand Prince Edouard, fils de Henri III, Roi
d'Angleterre, voyant qu'il n'y avait plus de sûreté pour ses Confrères, dans
la Terre Sainte, d'où se retiraient les troupes Chrétiennes, les ramena tous
et cette colonie de Frères s'établit en Angleterre. Comme ce Prince avait tout
ce qui fait les Héros, il aima les Beaux-Arts, se déclara Protecteur de notre
Ordre, lui accorda de nouveaux privilèges et alors les membres de cette
Confraternité prirent le nom de Francs-Maçons, à l'exemple de leurs ancêtres.
Depuis ce temps-là, la Grande-Bretagne fut le siège de notre Ordre, la
conservatrice de nos Lois et la dépositaire de nos Secrets.
Les fatales discordes de Religion qui embrasèrent et déchirèrent l'Europe dans
le XVIe siècle, firent dégénérer l'Ordre de la Noblesse de son origine. On
changea, on déguisa, on supprima plusieurs de nos rites et usages, qui étaient
contraires aux préjugés du temps. C'est ainsi que plusieurs de nos Confrères
oublièrent, comme les anciens Juifs, l'esprit de nos Lois, et n'en retinrent
que la lettre et l'écorce. On a commencé à y apporter quelques remèdes. Il ne
s'agit que de continuer à ramener enfin tout à sa première institution. Cet
ouvrage ne peut guère être difficile dans un Etat où la Religion et le
Gouvernement ne sauraient qu'être favorables à nos Lois.
Des Isles Britanniques, l'Art Royal commence à repasser dans la France, sous
le règne du plus aimable des Rois dont l'humanité anime toutes les vertus et
sous le Ministère d'un Mentor, qui a réalisé tout ce qu'on avait imaginé de
fabuleux. Dans ce temps heureux où l'amour de la Paix est devenu la vertu des
héros, la Nation, une des plus spirituelles de l'Europe, deviendra le centre
de l'Ordre.
Elle répandra sur nos ouvrages, nos Statuts, nos moeurs, les grâces, la
délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un ordre dont la base
est la SAGESSE, la FORCE et la BEAUTE du GENIE.
C'est dans nos Loges, à l'avenir, comme dans les écoles publiques, que les
Français verront, sans voyager, les caractères de toutes les Nations et que
les étrangers apprendront par expérience que la France est la Patrie de tous
les Peuples: "PATRIA GENTIS HUMANAE".
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