william preston
 
         
 

Sur l'initiation

Gérard Gefen

 

« Recevoir, subir l'initiation » ... Mais qu'est-ce donc qu'une initia­tion et, surtout, que l'initiation maçonnique ?

A partir d'une étymologie claire, le terme « initiation » induit une profusion de sens et de connotations : du simple au bizarre, de l'évident à l'occulte, de l'antiquité à nos jours, de l'Occident des Lumières à l'Afrique des tribus.

Dans la préface à Initiation, rites, sociétés secrètes , Mircea Eliade donne une excellente analyse de la notion d'initiation :

a) C'est non seulement un début, mais une transformation (dif­férence avec les cursus profanes).

b) Cette nouvelle vie est prise quasiment au pied de la lettre, puisqu 'elle est précédée d 'une mort symbolique . L 'initié n 'est plus, ontologiquement , le néophyte.

Cette formulation simple et extensive convient aussi bien au baptême chrétien qu'aux rites cérémoniels du passage à l'âge adulte dans les sociétés traditionnelles et, bien sûr, à l'initiation maçonnique, du moins telle qu'on la pratique de nos jours...

L'histoire de la f ranc-maçonnerie montre en effet une très curieuse évolution :

le rituel et le sens de l'initiation ne se sont pas appauvris, simplifiés,   (au contraire de tant de cérémonies) mais au contraire nourris, voire suralimentés depuis les origines. Et la « nourriture », dans la plupart des cas, a été empruntée à des sources antérieures à la maçonnerie elle-même. Comment donc s'y reconnaître ? Car il ne s'agit nullement d'un problème de petite histoire maçonnique, mais d'une inter­rogation fondamentale sur l'initiation, cet acte le plus fondamental, le plus décisif et souvent le plus riche, de tout franc-maçon .

Mais il faut revenir aux sources. L'initiation dans la franc-maçonnerie, jusqu'à la deuxième moitié du xviii e siècle, est centrée   sur   trois   éléments   d'ailleurs eux-mêmes liés et inspirés des pratiques « opératives » des premières confréries anglaises et, en parti­culier, de la Compagnie des Maçons de Londres, fondée en 1482 :

a ) le serment ou obligation (sans lequel rien d 'autre n 'est pos­sible ) ;

b) la communication du « mot du maçon », seul vrai signe de recon­naissance, mot de passe au sens originel du terme. Pour marquer la continuité de la chaîne qui unit les initiés, il était, sur l'ordre du Vénérable, donné au nouvel initié par le plus jeune des apprentis, le dernier à l'avoir lui-même reçu ;

c) les Anciens Devoirs, qui exposent le contenu moral de l'obliga­tion maçonnique et racontent l'histoire légendaire et mythique de la franc-maçonnerie. ( cf . les   Constitutions d'Anderson de 1723).

On retrouve la plupart de ces éléments de base dans la cérémonie d'aujourd'hui. Mais il arrive qu'ils n'aient ni tout à fait la même place, ni tout à fait la même importance . Dans beaucoup d'obédiences françaises, l 'obligation n 'a plus la même solennité : elle ne consiste plus en un serment individuel, pris sur le Livre de la Loi Sacrée, devant Dieu seul, mais en une promesse, faite publique­ment et dont la Loge, assemblée humaine, prend acte par la bouche de son Vénérable. Partout, le mot a été partagé en deux, en particulier avec la formation du système à trois grades, qui s'imposa à partir de 1730. Quant au   récit légendaire, il ne correspond plus à l'idée, même poétique, que nous nous faisons de l'histoire d'une institution. Aussi ne le trouve-t-on plus dans aucune cérémonie d'initiation.

En revanche, la sensibilité pré-romantique, la vogue de l'orienta­lisme et du médiévisme ont ajouté à la f ranc-maçonnerie, du moins sur le continent, des éléments empruntées à des traditions de pensée diffé­rentes, parfois parallèles, parfois contradictoires. La franc-maçonnerie d'aujourd'hui est un vaste fleuve, nourri d'affluents de nature variée, au cours parfois contraire, ce qui en explique, à l'occasion ... les remous et les chutes.

Parmi ces traditions, il faut citer les influences alchimistes, notamment dans le rite français « moderne » et le R. E. A. A. (le symbolisme des éléments, les quatre voyages, le silence de l'apprenti, etc. ), le médiévisme arthurien - pour ne pas dire chrétien - du sang et du vin, et, dans certains rites, des éléments empruntés à une Egypte tout aussi légendaire que le récit ancien des origines de la maçonnerie.

En dehors même des rites, d'innombrables commentaires sur l'initia­tion maçonnique font appel aux traditions antiques (rites d'Eleusis, notamment), aux traditions orientales, voire extrême-orientales, etc.

Sans porter de jugement, il faut, là-dessus, appeler à la prudence. Nous ne savons rien des initiations antiques et il ne s'agit en général que de suppositions fondées sur des recoupements plus ou moins discu­tables (les initiés d 'autrefois savaient garder leurs secrets , eux ). Quant aux éléments extra-européens, ils appellent une prudence encore plus grande. Certes, il n'est pas déconseillé à un franc-maçon français d'apprendre le sanscrit ou d'étudier le Tao, mais ne doit-il pas, d'abord, connaître aussi bien que possible sa langue et sa civilisation vernaculaires . Car la f ranc-maçonnerie, seule institution initiatique occidentale à avoir survécu depuis trois siècles au moins, reste par sa structure, son contenu, ses buts, ses symboles, ses cérémonies, d'es­sence fondamentalement occidentale, chrétienne ou judéo-chrétienne, et moderne, en donnant à ce dernier terme le sens qu'on lui donne généralement en histoire.

Faut-il condamner pour autant les tentatives pour faire converger les enseignements de différentes civilisations ? Faut-il ridiculiser l'invention poétique et légendaire ? Faut-il s'indigner des détourne­ments inspirés par le romantisme du siècle précédent ? Faut-il, pour tout dire, regretter la simplicité des rites et des symboles de la franc-maçonnerie originelle ?

Poser la question revient à y répondre. L'histoire des faits maçonni­ques est aussi celle de la sensibilité des hommes et, si, comme on l'a dit souvent, la maçonnerie est un Art et même un Art royal, il existe, à cet égard, bien des styles, du roman au gothique flamboyant, du baroque au post-romantique. Nul, au demeurant, ne saurait au début du troisième millénaire , se mettre existentiellement et spirituellement dans la peau d'Elias Ashmole, l'un des premiers initiés francs-maçons dont nous ayons des traces et qui inscrit simplement dans son Journal : «  1646, le 16 octobre à 4 h 30 de l'après-midi,   j'ai été fait [on ne disait pas initié ] franc-maçon à Warrington , dans le Lancashire ... »

Trois siècles et demi après, nous devons donc à la fois préserver jalousement nos traditions et accepter que, parfois, elles aient pu se dire autrement. Dans ce que nous chantons en choeur, ni l'air ni les paroles ne doivent changer mais la prononciation, elle, est celle de notre temps.

« Que c'est donc compliqué, la Franc-maçonnerie  ! », penseront sans doute les   nouveaux initiés. Pour les rassurer, ou pour achever de les épouvanter, confions-leur que, lorsqu'ils avanceront en âge - maçon­nique, bien sûr - ils la trouveront encore plus compliquée ! Mais les choses   les   plus   importantes   ne sont-elles pas,   elles aussi,   bien compliquées : la vie, la mort, l'amour, l'art et par dessus tout, ce qui donne à tout son sens et sa mesure : Dieu pour nous, le grand hasard universel pour d'autres. Au demeurant, le paradoxe des choses compliquées, c'est que leur complication ne nous empêche pas de les vivre simplement. Le quotidien de la vie, de la mort, de l'amour et de l'art nous l'a appris depuis longtemps.

Alors, pour commencer à vivre simplement cette initiation, rappelons-leur quelques principes qu'ils connaissent déjà puisque, s'ils ne nous avaient pas trouvés, ils ne nous auraient pas cherchés :

* L'initiation est une démarche volontariste qui consacre une prise de conscience. Elle n'est ni une magie obscure, ni un nouveau baptême. Notre rituel consacre cette volonté ; il l'encourage,   il ne peut la créer .

* L'initiation doit rassembler en nous les éléments rendus épars, voire divergents, par notre vie profane : l'intelligence et le coeur, la justice et l'indulgence, le respect de soi et l'amour des autres, l'humilité et la volonté, la soif d'apprendre et l'appétit de vivre. Les outils symboliques que nous recevons, à notre initiation et par la suite, nous en apportent la technique.

* L'initiation - et la vie maçonnique tout entière - sont à la fois de nature individuelle et de nature collective. Il n'y a pas de franc-maçon sans Loge. L'âme de chacun se nourrit de l' amour et de l' attention de tous. Mais c'est à soi-même et à soi-même seulement que commence le chemin dont l'initiation constitue le premier pas. La f ranc-maçonnerie n'est ni une école, ni une institution sociale, ni un club de rencontres. Elle est ici et maintenant, mais aussi, mais surtout, ni ici, ni maintenant. Certains appellent cette mystérieuse fusion l' egrégor .   D'autres, plus simplement, l'amitié fraternelle. Elle est due, elle est acquise par l'initiation. Mais sous la condition que celle-ci ne se limite pas à un rituel-spectacle ou à une cérémonie bien menée. Et cela, seuls les « initiés » peuvent le savoir et le dire.